Aucune infrastructure routière ne présente un coût de construction au kilomètre aussi élevé que celui enregistré sur l’île de La Réunion. La Nouvelle Route du Littoral, reliant Saint-Denis à La Possession, mobilise un investissement dépassant 1,66 milliard d’euros pour 12,5 kilomètres.
Ce projet concentre des défis techniques inédits et des arbitrages budgétaires rarement observés en France. Les choix d’ingénierie et de tracé imposés par le relief et l’océan ont généré des surcoûts majeurs et des controverses durables, impliquant acteurs publics, entreprises et société civile.
Où se situe la Nouvelle Route du Littoral et pourquoi fascine-t-elle autant ?
Impossible de parler de la route la plus chère du monde sans évoquer sa position singulière. Sur la côte nord-ouest de l’île de La Réunion, la Nouvelle Route du Littoral (NRL) relie Saint-Denis à La Possession, longeant l’océan Indien sur près de 12,5 kilomètres. Cette infrastructure ne se contente pas de remplacer l’ancienne route du littoral, souvent condamnée par les éboulis et la houle : elle s’impose dans le paysage, dressant un mur de béton entre la montagne et la mer, là où les éléments n’ont jamais fait de cadeau.
La NRL relie au quotidien les deux pôles majeurs de l’île. Saint-Denis, centre administratif, et Le Port, porte d’entrée maritime, voient défiler chaque jour des milliers de véhicules. Les Réunionnais, longtemps exposés aux dangers de la falaise, empruntent désormais un tracé conçu pour sécuriser le trafic et soutenir le développement économique local.
Ce qui capte les regards et suscite tant de réactions ? La démesure technique, d’abord. Entre viaducs jetés sur l’eau et digues colossales, l’ouvrage ressemble à une prouesse presque irréelle. Mais la fascination s’explique aussi par la tension qu’il incarne : il faut composer avec la nécessité d’ouvrir l’île, tout en respectant la singularité de son littoral. Un exercice d’équilibriste qui nourrit autant l’admiration que les débats, et révèle un territoire en perpétuel questionnement sur sa relation à l’environnement et au progrès.
Les défis techniques et financiers d’un chantier hors normes
La Nouvelle Route du Littoral s’impose comme l’un des chantiers les plus ambitieux jamais tentés en France. Entre Saint-Denis et La Possession, elle combine des viaducs posés directement sur l’océan et d’imposantes digues pour tenir tête aux éboulis et à la houle. Pour mener à bien ce chantier colossal, il a fallu mobiliser des moyens peu communs :
- des pieux géants plantés dans le fond marin,
- des barges équipées pour les travaux en pleine mer,
- un approvisionnement en matériaux venu de Madagascar, Maurice ou du Moyen-Orient.
Chaque étape du chantier est un véritable casse-tête logistique, soumis aux aléas d’un calendrier serré et d’une géographie insulaire implacable.
Sur le plan financier, l’addition donne le vertige. Près de 2 milliards d’euros ont été engagés, avec un financement partagé entre l’État et la Région Réunion. Le budget initial, déjà conséquent, n’a cessé d’augmenter au fil des retards, des pénuries de matériaux et des demandes de compensation des géants du BTP (Bouygues, Vinci, GTOI-SBTPC-Vinci). Ces entreprises réclament aujourd’hui plus de 1,5 milliard d’euros supplémentaires, mettant en avant la complexité extrême du terrain et les imprévus du chantier.
La gestion politique du projet a pris une tournure particulièrement tendue :
- Didier Robert a porté la genèse du projet,
- Huguette Bello lui a succédé à la tête de la Région.
Les arbitrages, entre sécurité des usagers, augmentation des coûts et impératifs de calendrier, se multiplient. L’État intervient, des enquêtes sont ouvertes par le Parquet national financier sur l’attribution des marchés, et la pression citoyenne reste constante. Au fil des ans, la NRL est devenue le symbole d’un chantier hors norme, où chaque avancée technique se paie au prix fort, sous le regard attentif des institutions et de la population.
Enjeux environnementaux et répercussions pour la société réunionnaise
La Nouvelle Route du Littoral n’est pas qu’un trait de béton sur une carte : elle traverse des zones écologiques précieuses, et son impact s’étend bien au-delà de la question du transport. Le tracé longe des écosystèmes sensibles, et plusieurs espaces naturels sont directement concernés :
- le récif corallien des Lataniers, témoin fragile de la biodiversité réunionnaise,
- les couloirs de migration du grand dauphin de l’Indo-Pacifique,
- la présence de tortues et de différents cétacés.
Les conséquences sur la faune et la flore marines ont mobilisé des associations et collectifs environnementaux, parmi lesquels le collectif Touch pa nout roche et la SREPEN. Les travaux, mais aussi les extractions et les modifications du milieu, ont fragilisé un environnement déjà sous pression.
Le projet de carrière à Bois Blanc, censé alimenter le chantier en matériaux, a cristallisé les oppositions. Face à la détermination des citoyens et à la multiplication des recours, la justice a finalement entériné l’abandon du projet. Un soulagement pour les défenseurs de l’environnement, mais un véritable casse-tête logistique pour l’avancée du chantier. La Cour des comptes n’a pas manqué de relever que les enjeux écologiques étaient restés trop longtemps à la marge lors de la conception du projet, rappelant que la technique et le budget ne devraient jamais faire oublier la fragilité des milieux.
Mais la NRL, bien plus qu’une infrastructure, divise l’opinion sur l’île. Pour certains, elle incarne la promesse d’une circulation sécurisée et d’un désenclavement tant attendu. Pour d’autres, elle symbolise une fuite en avant, au prix d’un patrimoine naturel sacrifié et de choix de société contestés. Les discussions traversent les familles, animent les quartiers, interpellent les élus : faut-il modifier à jamais des paysages uniques pour relier Saint-Denis à La Possession ? La Nouvelle route du littoral cristallise à La Réunion une tension persistante, entre volonté de progrès, préservation des ressources et participation citoyenne.
À la Réunion, la route la plus chère du monde n’est pas seulement une prouesse d’ingénierie : c’est un miroir tendu à toute une société, qui interroge sans relâche ses choix, ses priorités, et l’avenir qu’elle souhaite bâtir au bord de l’océan.


