30 % des aliments produits en France n’iront jamais jusqu’à la table. Ce chiffre sec tranche : alors que les pertes s’accumulent sur la chaîne alimentaire, des milliers de producteurs voient leur rémunération s’effriter et les cuisines professionnelles connaissent des démissions en cascade. D’un bout à l’autre du système, la tension grimpe, la précarité s’installe.
Les grandes orientations agricoles européennes reconfigurent sans cesse les rapports de force entre marchés étrangers, terroirs français et besoins des citoyens. Cette instabilité chronique façonne notre accès à une alimentation fiable, tout en générant des formes de violence sourdes et diffuses, depuis le champ jusqu’au service en salle.
La gastronomie systémique : comprendre les rouages des systèmes alimentaires actuels
Parler de gastronomie systémique n’a rien d’un exercice réservé aux cénacles académiques. Cette expression désigne la façon dont s’imbriquent, chaque jour, la production agricole, la transformation culinaire et les modes de consommation. En France, la gastronomie et le patrimoine culinaire constituent des piliers de l’identité collective, mais chaque plat posé sur une table résulte d’un enchevêtrement de réseaux, d’intérêts parfois contradictoires, d’héritages et d’innovations permanentes.
Les modèles alimentaires français, forgés à travers les siècles, font aujourd’hui face à la mondialisation, au dérèglement climatique, à de nouvelles attentes des consommateurs. Le système culinaire ne se limite plus à quelques adresses parisiennes ou aux saveurs provençales : il s’étend du restaurant étoilé à la restauration collective. Derrière les figures tutélaires comme Joël Robuchon ou Paul Bocuse, la transformation est profonde : le secteur doit désormais intégrer la notion de systèmes alimentaires à grande échelle.
Pour mieux cerner la complexité de ces systèmes, voici les principaux maillons en jeu :
- Production : des choix de variétés aux pratiques agricoles, en passant par la logistique qui relie fermes et marchés.
- Transformation : la richesse des savoir-faire, l’industrie agroalimentaire, la transmission vivante des recettes et des techniques.
- Distribution et consommation : comment l’accès, la diversité et la justice alimentaire s’organisent et se confrontent.
La promotion des systèmes alimentaires français s’appuie sur la pluralité des cultures culinaires, mais aussi sur la nécessité d’intégrer pleinement les défis sociaux, économiques et écologiques. Penser de façon systémique, c’est reconnaître que la cuisine dépasse la simple préparation d’un repas : elle s’inscrit dans un espace social, politique et culturel, en prise directe avec les transformations de la société française.
Violences en cuisine et déséquilibres : pourquoi nos assiettes racontent plus qu’un simple repas
Dans l’arrière-cuisine des restaurants gastronomiques, sous la lumière crue des brigades, la réalité laisse rarement place au mythe. La gastronomie systémique met à jour ce qui se joue loin du regard des convives : pression continue, hiérarchie rigide, fatigue accumulée. Les enquêtes menées par Nora Bouazzouni, du Japon à Bangkok, révèlent l’ampleur des violences en cuisine, des discriminations et des abus qui traversent le secteur. Ce qui se passe derrière les fourneaux ne relève ni de l’exception, ni de la caricature : il s’agit souvent d’un reflet des tensions sociales plus larges.
Sur un autre versant, la sécurité alimentaire et les régimes alimentaires restent minés par des déséquilibres persistants. Pierre Raffard, dans ses analyses aux Presses universitaires, éclaire la façon dont l’architecture des systèmes alimentaires engendre des écarts d’accès à la nutrition, en France et au-delà. Ce que nous consommons traduit bien plus qu’une préférence gustative : l’assiette devient le miroir des fractures économiques et sociales, de la domination de certains modèles sur d’autres.
Pour prendre la mesure des tensions qui traversent la création culinaire et la chaîne alimentaire, on peut citer trois points saillants :
- Répartition du pouvoir et des tâches dans les équipes de cuisine, souvent sources de conflits ou d’inégalités.
- Accès variable à une alimentation de qualité, selon le lieu de vie, le statut social ou le contexte économique.
- Tiraillements permanents entre la force de la tradition et la vitalité de l’innovation.
La création culinaire émerge ainsi dans un espace social alimentaire traversé par des jeux de pouvoir, des luttes pour la reconnaissance, des enjeux de justice. Chaque plat raconte une histoire de production, de transmission, de service, et, parfois, de déséquilibre ou de résistance.
Quand l’alimentation devient un enjeu géopolitique majeur
La gastronomie systémique ne se cantonne pas à une affaire de goût ou de patrimoine. L’alimentation s’invite au centre des rivalités internationales. Les grandes puissances se disputent l’accès aux ressources foncières agricoles, utilisent la cuisine comme outil d’influence, et déploient leurs chefs et spécialités sur la scène mondiale. Figures comme Joël Robuchon ou Paul Bocuse deviennent, parfois malgré eux, les visages d’un soft power culinaire où chaque recette compte.
La diplomatie culinaire s’exprime lors des banquets officiels, des concours de renommée mondiale, des démarches de valorisation à l’UNESCO. La France, forte de son patrimoine gastronomique, défend sa place à Paris, en Provence et partout où la cuisine française rayonne. Mais la concurrence s’intensifie : chaque pays revendique ses cultures culinaires, affine ses modèles alimentaires, investit dans la promotion de ses systèmes alimentaires.
Quelques exemples illustrent ces stratégies de puissance et de préservation :
- Acquisition massive de terres agricoles par des acteurs internationaux.
- Défense acharnée des appellations d’origine pour protéger la singularité des produits.
- Diffusion planifiée des savoir-faire culinaires sur tous les continents.
La table, aujourd’hui, fait figure d’arène où se jouent des logiques d’influence, de concurrence ou d’alliance. Jean-Pierre Poulain le rappelle : la cuisine n’est plus un simple art ni une tradition, mais une force agissante, un levier dans la marche du monde. D’un repas à l’autre, c’est parfois l’équilibre même des sociétés qui se redessine.


