La transmission silencieuse de la détresse psychique ne suit pas toujours la logique du temps qui passe. Certaines populations accumulent, au fil des générations, des manifestations de troubles post-traumatiques dont l’origine remonte à des événements anciens, parfois même oubliés par la mémoire collective.
Les recherches récentes lèvent le voile sur une réalité complexe : quand les mêmes symptômes traversent les branches d’un arbre généalogique, la génétique seule n’explique pas tout. Ce phénomène, longtemps minimisé, s’impose avec une force particulière dans les groupes confrontés à des violences institutionnalisées, à l’exil ou à des discriminations ancrées.
Pourquoi certains groupes sont-ils plus exposés aux traumatismes intergénérationnels ?
Les traumatismes intergénérationnels ne résultent pas d’une simple succession d’événements douloureux. Ils prennent racine dans l’histoire collective de certains groupes qui ont subi des chocs répétés : violences, politiques d’effacement, ruptures imposées. Prenons l’exemple des populations autochtones, et en particulier des Premières Nations du Canada. Leur histoire s’est écrite au fil de spoliations, d’assimilation forcée et de discriminations persistantes. Ces blessures, loin de s’effacer, façonnent encore les liens familiaux et la santé psychique, génération après génération.
Voici quelques facteurs qui amplifient la transmission de cette souffrance collective :
- Déterminants sociaux : pauvreté enracinée, accès restreint aux soins, marginalisation institutionnelle permanente.
- Violence et agressions sexuelles : fréquence plus élevée des victimes dans ces milieux, sentiment d’injustice qui perdure en l’absence de reconnaissance ou de réparation.
- Stress traumatique collectif : mémoire vivace de la dépossession, disparition progressive de repères culturels, perte de la langue d’origine.
Les communautés autochtones font face à une concentration exceptionnelle de troubles de santé mentale. Cette vulnérabilité s’explique par l’intrication de nombreux facteurs : vécu familial, précarité, isolement, stigmatisation. Les décennies de politiques répressives ont eu raison d’une part de la solidarité et de la capacité de résilience collective. Aujourd’hui, la fréquence des troubles anxieux, des dépressions ou des conduites addictives au sein des peuples autochtones en est la preuve la plus tangible.
Comprendre les mécanismes de transmission : entre vécu familial, contexte social et héritage biologique
Le stress post-traumatique ne s’arrête jamais à l’individu. Il s’infiltre dans la trame familiale, dans la mémoire commune, au point parfois de devenir invisible, tapi dans les silences et les gestes du quotidien. Un parent marqué par l’exil ou la violence transmet, souvent sans le vouloir, une vigilance exacerbée ou une méfiance qui imprègne l’éducation des enfants.
Le contexte social joue aussi un rôle déterminant. Quand une communauté porte les séquelles d’événements collectifs majeurs, guerres, colonisation, déplacements, sa santé mentale communautaire vacille. Les carences en services de santé et l’accès limité aux soins de santé mentale aggravent la situation. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les troubles de santé mentale sont plus fréquents là où les chocs historiques se répètent.
À cette dimension sociale s’ajoute l’impact biologique. Les avancées de l’épigénétique montrent que l’exposition au syndrome de stress post-traumatique peut marquer l’expression des gènes, modifiant ainsi la vulnérabilité des générations suivantes. Ce ne sont plus seulement des souvenirs, mais le corps lui-même, qui porte la trace du traumatisme. Cette évolution du savoir scientifique pousse à repenser l’organisation des santé, services sociaux et des soins de santé physique pour mieux repérer et soutenir les personnes concernées.
Briser le cycle : témoignages inspirants et pistes concrètes pour agir face au TSPT
Dans plusieurs communautés, le trouble de stress post-traumatique ne définit plus l’avenir. Des initiatives émergent, portées par des hommes et des femmes qui refusent la fatalité des traumatismes intergénérationnels. Au sein des Premières Nations du Canada, la création de groupes de parole et la valorisation d’expériences de résilience ouvrent des voies nouvelles. Lors d’un atelier, un aîné souligne : « Le respect de la vie privée et la solidarité retrouvée nous ont permis de reconstruire nos liens. » Ces mots, partagés et discutés, nourrissent une dynamique de changement palpable.
Les approches thérapeutiques évoluent pour mieux répondre à ces enjeux spécifiques. La thérapie cognitivo-comportementale et l’EMDR s’imposent parmi les méthodes les plus efficaces, notamment auprès de personnes ayant subi des violences ou des agressions sexuelles. Les pairs aidants jouent un rôle central : ils partagent leur expérience, orientent vers les services de santé et contribuent à sortir de l’isolement.
Pour renforcer l’efficacité de ces actions, plusieurs leviers s’avèrent déterminants :
- Accessibilité : multiplier les espaces d’accueil et d’écoute ouverts à tous.
- Adaptation culturelle : intégrer traditions et langue d’origine pour instaurer la confiance.
- Formation : accompagner les professionnels afin qu’ils soient à même de comprendre et d’agir avec pertinence.
L’expérience de terrain prouve que la santé mentale communautaire se consolide dès lors que ces axes sont développés. Les initiatives collectives, portées par l’engagement de tous, dessinent concrètement la sortie du cycle du stress traumatique. Reste à amplifier ce mouvement, pour que demain, la mémoire collective ne soit plus synonyme de souffrance, mais de réparation et d’espoir.


